Nous marchons en compagnie du peintre L.P. Promenheur du côté de la place Vendôme.
Ce peintre-là (le Promenheur parle souvent de lui à la troisième personne) regarde le monde. Non, il ne le regarde pas ; il le lit. Pour lui, c’est une écriture. Il s’agit autant de mots que d’êtres. Ce sont des mots avec un cœur qui bat de la vie. Voilà l’émotion la plus profonde. Avec ce sentiment que ce monsieur en moto qui passe là-bas est le centre du monde. Pour cette dame, pour ce monsieur avec son bouc… émissaire (il rit), l’important est de sauver sa propre vie.
Elle ne vous intéresse donc pas vous, votre vie ?
Elle me concerne parce que je suis dedans et que, pour l’instant, j’y reste. Mais elle ne m’intéresse pas.
Votre douleur vous intéresse-t-elle (il souffre beaucoup d’une jambe suite à un accident mal soigné) ?
Elle m’agace et m’intéresse pour la raison que tout est intéressant. Puisque tout est en vie. Seulement à l’intérieur de ce tout, il y a un centre ; et le talent, c’est justement de sentir le centre. Tout le contraire de l’éparpillement du regard contemporain. L’époque actuelle croit s’enrichir en allant de tous les côtés.
Vous déplaît-elle donc notre époque ?
Ce monde ne me plaît pas mais j’ai de la sympathie pour ce monde. Puisque je tiens encore le coup dedans, essayons d’en attraper les fruits… L’artiste est un chercheur de beauté. Voyez ce monsieur-là, il est pressé… Tous ces gens sont pressés… C’est l’œil de l’homme qui définit la beauté. Par exemple, regardez cette voiture, c’est une Maseratti, TSJ514, Belgique, rouge sur blanc, et avez-vous la nuque de la femme blonde dans le… c’était beau. Mais c’est surtout la manière de le dire. C’est pour cela que le monde a besoin des artistes. Pour trouver l’appât du dimanche éternel dans toutes les journées.

Nous poursuivons notre marche dans Paris en compagnie de L.P. Promenheur.
C’est magnifique ! C’est un des plus beaux endroits pour moi, quai Conti quai Voltaire. Voyez ! Le temps est gris. J’adore ! Encore qu’aujourd’hui, il ne fasse pas assez froid. Il y a une effervescence. Les gens ont des gestes un peu trop larges. Je préfère quand ils sont ramassés sur eux-mêmes. Ils sont alors recouverts de cette sorte de vernis que le silence met sur tout… Voilà où habitait Voltaire ! Avec la fameuse anecdote : Voyant un enterrement qui passait, Voltaire enleva son chapeau et salua. La personne qui l’accompagnait lui fit remarquer qu’elle le pensait fâché avec la religion. C’est exact, lui répondit Voltaire, entre la mort et moi, il existe une certaine distance mais quand nous nous croisons, nous nous saluons (il rit) ! Regardez comme c’est beau ! Le Louvre. Ah ! c’est vraiment beau. Quel équilibre ! Quelle élégance ! Oh ! et puis la rue de Rivoli. C’est l’oeuvre de Percier et Fontaine, les architectes de Napoléon. C’est magnifique !
Tous ces commerces pour touristes sous les arcades, vous ne trouvez pas ça vilain ?
C’est aussi cela Paris. Avec un des plus beaux endroits, heureusement, qui n’est pas trop abîmé ; c’est le Palais Royal… Regardez la place Vendôme ! Regardez l’immense lustre fait pour agrémenter… Tout cela pour faire briller les yeux, pour donner aux gens l’envie dans le fond de consommer.
Consommer, est-ce un mot qui vous fâche ?
Nous sommes tous des consommateurs. Moi, je consomme de la beauté… Regardez ça, c’est beau ! La colonne Vendôme avec l’échafaudage là. C’est la merveille. C’est l’équilibre. Avec le petit œil de bœuf du bleu derrière les nuages. Et puis, il y a une sorte d’ennui là. Moi, j’aime bien l’ennui. C’est le luxe. Si je peux me permettre de dire ceci : j’ai l’impression que les imbéciles ne comprennent pas l’ennui. C’est un art de savoir s’ennuyer… Que c’est beau ! C’est beau et c’est sali. J’aime bien. Même le ciel est sale. C’est Paris. Avec tous ces gens qui sont habillés pour donner d’eux une idée.
Il nous reste vingt secondes d’enregistrement…
Vingt secondes ?
Oui pour vous enregistrer sur mon magnétophone…
Eh bien, quand le vingt est tiré, il faut le croire. Mesdames, messieurs, bonjour (il rit de bon coeur) !